[Intox] Aliments irradiés : mauvaises ondes dans nos assiettes ?

Biais et erreurs: Appel à la peur, Appel à l’ignorance, Cueillette des cerises, Double Standard.

Irradiation = Radioactivité = Tchernobyl = Danger ! (?)

Un documentaire diffusé sur France 5 prend le parti audacieux de lutter contre toute forme de pensée rationnelle.

On peut le constater dès le résumé:

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L’industrie agro-alimentaire garde jalousement ses secrets, surtout quand ils peuvent susciter l’inquiétude des consommateurs. Parmi ceux-ci, l’irradiation que subissent certains aliments, officiellement pour favoriser leur conservation. La radioactivité permettrait en effet de tuer les bactéries des nuggets, des crevettes, des épices, entre autres. Mais certains murmurent que cette technologie, étiquetée sans danger pour la santé humaine, aurait des effets secondaires. Lequels ? Et comment en savoir plus sur le sujet ? Cette enquête tente de s’immiscer au coeur de l’une des pratiques les plus opaques de l’industrie agro-alimentaire.

Il y aurait donc une raison officieuse pour irradier certains aliments ! Appel au complot et amalgame pseudo-scientifique anxiogène dès les premiers mots. Détaillons un peu:

Radioamalgame

Qui murmure qu’il y a des effets secondaires ? France 5 évidemment, dont le résumé qui-fait-peur prend la partie qui-fait-peur pour le tout qui-fait-peur: La radioactivité qui-fait-peur, fait peur.

La radioactivité n’est que l’une des sources de rayonnement utilisées pour l’ionisation des aliments, de même que la radioactivité des centrales nucléaires n’est que l’une des sources d’électricité pour allumer une ampoule. On peut donc ioniser une fraise sans aucun élément radioactif, de même que l’on peut faire de l’électricité sans aucune centrale nucléaire.

L’électricité fournie par une centrale nucléaire reste de l’électricité. Elle n’est pas radioactive. Elle n’est pas plus dangereuse que de l’électricité provenant d’une centrale à charbon.

Un aliment ionisé par une source radioactive reste un aliment ionisé. Il n’est pas radioactif. Il n’est pas plus dangereux qu’un aliment ionisé par un canon à électrons.

Le but de ce documentaire étant de nous convaincre des dangers de l’ionisation des aliments, il était important de ne pas trop s’étendre sur la définition des termes. Ne pas savoir de quoi on parle est le meilleur moyen de laisser l’imaginaire prendre les décisions qui ne s’imposent pas. Avant de nous intéresser au contenu de ce documentaire, commençons donc par quelques définitions, histoire de voir de quoi on parle, et de quoi on ne parle pas.

Irradiation ≠ Danger !

Être irradié ne veut dire qu’une chose, être la cible d’un rayonnement. Allumez la lumière, vous serez irradié. Éteignez la lumière, vous serez quand même irradié. La lumière visible, les radio FM, les ultraviolets, les ondes des téléphones portables, ne sont qu’une seule et même choses: Un rayonnement électromagnétique. Nous sommes irradiés partout, et tout le temps. Ce qui varie, ce sont deux choses: La fréquence, également appelée longueur d’onde, et l’intensité.

On peut faire une analogie avec les ondes sonores: Un son peut être aigu ou grave (c’est la fréquence), il peut être diffusé très fort ou très doucement (c’est l’intensité). Un son trop aigu ou trop fort pendant une trop longue période peut être néfaste, il est donc nécessaire de s’en protéger. Le même principe s’applique pour les rayonnements.

Dire que l’irradiation est un danger est aussi irrationnel que de dire que le son est un danger.

Ionisation ≠ Danger !

Sans entrer dans le détail, disons que lorsqu’on parle fréquence de rayonnement, on parle avant tout de transfert d’énergie. Que ce soit un poulet dans le micro-ondes, ou un vacancier au soleil, la température augmente parce qu’il y a eu un transfert d’énergie provenant du rayonnement. Un rayonnement est dit ionisant, lorsque sa fréquence est suffisamment importante pour que l’énergie transférée provoque l’éjection des électrons de la matière qu’elle rencontre. Un atome, à qui on aura arraché un électron devenu libre est appelé un ion, le processus s’appelle l’ionisation. Avant cette limite énergétique, la matière chauffe, mais ne se transforme pas. Au delà de cette limite énergétique, le rayonnement est dit ionisant, la matière est altérée.

Le soleil, par exemple, est une source de nombreux rayonnements. Certains rayons, les ultra-violets, sont ionisants. Sortez dans la rue, vous serez ionisé par le soleil. Passez une journée du mois d’août sans protection sur une plage de la côte d’Azur, vous serez ionisé par le soleil et vous développerez probablement un cancer. Ce qui peut vous tuer est également essentiel à votre survie: La dose fait le poison.

Dire que l’ionisation est un danger est aussi irrationnel que de dire que le soleil est un danger.

Ionisation ou Irradiation ?

« On dit ionisés pour ne pas dire irradiés, qui est trop connoté. On veut nous cacher la vérité ! »

L’ionisation est un type spécifique d’irradiation, c’est donc une précision supplémentaire. L’industrie parle d’ionisation des aliments, parce que cela correspond exactement aux rayonnements utilisés.

« L’irradiation des aliments » est donc une expression connotée et en partie incorrecte, souvent employée à tort. Ce documentaire a choisi de l’utiliser au lieu de  profiter de l’occasion pour éclaircir la confusion.

Rayons ionisants ≠ Radioactivité !

Les éléments radioactifs génèrent des rayonnements ionisants, mais ce ne sont pas les seuls. Le soleil également, ainsi que les vieux écrans d’ordinateur et toutes sortes de canons à particules, dont les canon à électrons qui sont aussi utilisés pour l’ionisation des aliments.

Les rayons ionisants sont mortels !

Ne vous y trompez pas, ce qui intéresse les industriels dans l’ionisation, c’est justement qu’à partir d’une certaine intensité, ça devient mortel. Mais ce n’est pas vous qui êtes ionisés, ce sont vos aliments, le principe étant de tuer les micro-organismes.

La conservation des aliments, ce n’est rien d’autre. La pasteurisation par exemple, fonctionne exactement sur le même raisonnement:

Ne vous y trompez pas, ce qui intéresse les industriels dans la pasteurisation, c’est justement qu’à partir d’une certaine température, ça devient mortel. Mais ce n’est pas vous qui êtes pasteurisés, ce sont vos aliments, le principe étant de tuer les micro-organismes.

Comment peut-on traiter sa nourriture avec quelque chose de si dangereux ?

On constate ici les mêmes peurs et les mêmes raisonnements irrationnels qui sont à l’œuvre dans la rhétorique contre les vaccins, qui nous explique que l’aluminium est toxique et donc que c’est criminel de le mettre dans un vaccin, mais laissant de coté un détail: On trouve plus d’aluminium dans le lait maternel et dans le corps humain en général, que dans n’importe quel vaccin.

La dose fait le poison, et la dose de rayon fait le rayon mortel. Ce genre de choses est quantifiable et quantifié. En 2007, le professeur Jacques Foos, détaillait la raison qui permet de conclure à l’innocuité de l’ionisation des aliments. Une raison objective et essentielle: Des études existent, elles n’ont rien trouvé de significatif.

Plus de 1.220 études menées depuis 1979 sur la salubrité de 278 aliments n’ont mis en évidence aucune différence significative entre un aliment ionisé et non ionisé en termes de toxicité, de pouvoir pathogène ou de propriétés mutagènes. Ceci a conduit le Comité d’expert mixte FAO/OMS/AIEA à conclure en 1997 sur l’innocuité des aliments ionisés sans limitation de dose.

De nombreuses études existent donc, et de nombreux chercheurs, spécialistes dans le domaine, sont persuadés de l’absence de danger de cette méthode. Est-ce qu’on en verra un seul dans ce documentaire ? Non, pas un seul. Ce qu’on verra, ce sont des chats malades, des propriétaires de chats malades, et une absence d’information scientifique sur le problème de chats malades.

La preuve par chat

Entre 2008 et 2009 en Australie, 87 chats sont recensés montrant des troubles musculaires et des paralysies. Une enquête a été effectuée pour en trouver la cause, qui a abouti à l’interdiction des aliments ionisés pour les chiens et les chats dans le pays.

L’enquête indique que le point commun est que tous ces chats ont, à un moment ou un autre au cours des deux mois précédents, mangé des aliments ionisés. Pas n’importe quels aliments ionisés, ceux d’une marque bien précise.

Il n’y a pas de certitude, mais ce qui a touché ces chats rappelle les symptômes constatés en cas de déficit en vitamine A. D’autre part, on sait que, au delà d’une certaine dose, l’ionisation dégrade les vitamines. Enfin, même s’il faut être prudent, il semblerait qu’on puisse reproduire les symptômes.

À l’heure actuelle, et bien qu’il y ait des éléments contradictoires, l’explication la plus probable est donc que l’ionisation a provoqué un déficit grave en vitamine A. Comme, une dégradation totale des vitamines n’est pas possible dans des conditions normales d’ionisation, et comme le problème est limité à une seule marque, il est logique d’imaginer un problème ponctuel dans la chaîne de traitement. Ce n’est donc pas un problème spécifique au principe même de l’ionisation, comme ce documentaire tente de nous le faire croire, mais bien un problème industriel susceptible d’arriver pour n’importe quelle méthode de conservation des aliments.

Une analogie: De très nombreuses personnes tombent malades, certaines décèdent. On constate qu’elles ont en commun de se fournir à la même boulangerie. Il est logique de déduire que le pain est en cause. Il est également logique d’interdire à cette boulangerie de vendre son pain. Est-il rationnel de fermer toutes les boulangeries du pays ? Il n’y a pas de certitude, mais la cause probable serait un champignon. En raison de cet incident de fabrication, est-il rationnel de déclarer nocif le concept même de la cuisson des céréales fermentées et d’interdire le pain ?

Ioniser du crabe, est-ce que ça donne le cancer ?

Répétons le à nouveau: De nombreuses études existent, et de nombreux chercheurs, spécialistes dans le domaine, sont persuadés de l’absence de danger de cette méthode. Est-ce qu’on en verra un seul dans ce documentaire ? Non, pas un seul.

Ce que le documentaire nous montre, c’est le chercheur isolé. Ostracisé par ses collègues, en lutte, seul contre une bureaucratie aveugle qui méprise ses inquiétudes légitimes au sujet d’un possible désastre sanitaire mondial. L’Europe lui refuse ses subventions, peut-être parce que ça ne l’intéresse pas, mais peut être parce qu’il y a quelque chose à cacher…

Ici encore, c’est le raisonnement que l’on retrouve dans la rhétorique contre les vaccins: Les arguments rationnels ont balayé les objections, mais la peur irrationnelle subsiste. Il faut donc trouver à posteriori tout ce qui pourrait justifier les doutes.

Ce chercheur isolé nous parle donc d’une molécule particulière, un cyclobutane, qui n’existerait que dans les aliments ionisés. Que ce soit vrai, ou faux comme d’autres le montrent, n’est pas très important dans le cadre de ce documentaire. Ce que veut connaître montrer ce documentaire, c’est la dangerosité de cette molécule, et donc de l’ionisation des aliments.

Ce chercheur isolé nous parle donc de son étude: Les aliments irradiés pourraient aggraver le cancer du côlon.

L’étude a été conduite comme suit:

  • 36 rats à qui l’on « donne le cancer »
    • 12 rats qui serviront de contrôle
      • 6 rats sont disséqués au bout de 3 mois: Cancer
      • 6 rats sont disséqués au bout de 6 mois: Cancer
    • 12 rats qui testent un premier type de cyclobutane (2-tDeCB)
      • 6 rats sont disséqués au bout de 3 mois: Cancer
      • 6 rats sont disséqués au bout de 6 mois: Cancer
    • 12 rats qui testent un second type de cyclobutane (2-tDCB)
      • 6 rats sont disséqués au bout de 3 mois: Cancer
      • 6 rats sont disséqués au bout de 6 mois: Gros cancer !

Il y a donc un résultat significatif: Dans un groupe, les rats ont eu un plus gros cancer que les cancers des rats du groupe témoin.

La conclusion de l’étude est donc: Prenons des rats qui ont déjà un cancer, et constatons que le cancer se développe plus rapidement s’il y a un cyclobutane particulier dans leur alimentation.

En bref: Ça donne pas le cancer, mais ça l’aggrave. Et ça l’aggrave, c’est quand même grave.

Sauf que … C’est vrai, seulement si c’est vrai.

Tout d’abord, faisons une petite parenthèse: Il est important de comprendre ce que c’est qu’un résultat significatif. Pour chaque résultat, le chercheur fait le calcul de ce qu’on appelle la p-value. Cela représente la probabilité que l’on obtienne ce résultat par hasard si ce qu’on cherche à mettre en évidence n’existait pas. Les chercheurs considèrent généralement comme significatif, tout résultat dont la p-value est inférieure à 0.05, qui a donc moins de 5% de chances de survenir par hasard. Il est donc normal et attendu qu’il y ait au moins une étude sur 20 qui présente des résultats positifs par hasard et sans cause réelle.

Il est important de le dire et de le répéter:

  • Une étude qui met en évidence un résultat pour la première fois en contradiction avec toutes les études précédentes est très probablement un faux positif.
  • Une étude qui met en évidence un résultat pour la première fois parce qu’aucune autre étude sur le sujet n’existe, est peut être un faux positif et doit être répliquée avant que l’on puisse tirer la moindre conclusion.

Même dans l’idéal, même avec un protocole parfait, parfaitement exécuté, une étude parfaite peut par simple hasard montrer des résultats qui ne sont pas réels.

Sauf que … L’étude est loin d’être parfaite.

Elle se base sur des groupes de 6 rats, ce qui est extrêmement peu. À titre d’exemple, une étude de Gilles-Eric Séralini a eu son petit moment de gloire au moment de sa publication, ainsi qu’au moment de sa rétractation. L’un des deux reproches principaux qui ont valu à l’étude d’être retirée, était que l’étude portait sur des groupes trop petits. Il s’agissait de groupes de 10 rats.

Ce chercheur et cette étude sont la seule caution scientifique de ce documentaire, qui sans cela repose uniquement sur des témoignages. Il n’est pas exagéré de dire que ce reportage ne repose sur aucune base scientifique réelle. En tous cas, tant que l’étude n’aura pas été reproduite.

Sauf que … L’étude a été reproduite.

Une autre étude sur le même sujet était déjà publiée et déjà disponible au moment de la première diffusion de ce documentaire. Cette étude, comme c’est l’usage, cite nommément les études antérieures, dont celle de notre chercheur isolé. Elle note le très petit nombre de rats utilisés et pointe plusieurs biais possibles. Elle détaille également les mesures mises en place pour limiter ces biais et indique que ses tests sont effectués sur des groupes de 30 rats. Conclusion:

The incidences of colon tumors for the 2-tDCB dosages […] were not statistically significant. These data suggest that 2-tDCB shows no toxic or tumor-modifying effects under the present conditions, and that the no-observed-adverse-effect level for 2-tDCB is 300 ppm in both sexes, equivalent to 15.5 mg/kg b.w./day in males and 16.5 mg/kg b.w./day in females.

En clair: Toujours rien à signaler à des doses jusqu’à 5 fois plus importantes que pour l’étude précédente.

On constate donc que le réalisateur a choisi d’ignorer toute la littérature scientifique existante concluant à l’absence de danger de l’ionisation des aliments, pour se concentrer sur une étude particulière portant sur un danger éventuel particulier. Ce danger particulier, qui n’est rien de plus qu’une conjecture, a déjà été réfuté. La réfutation sera ignorée. C’est un double standard, méthode de prédilection de toutes les argumentations pseudo-scientifiques à tendances complotistes, que ce soit dans le domaine de la vaccination, du réchauffement climatique, ou des OGM.

Pour être tout à fait clair:

  • L’entièreté de ce documentaire repose sur des bases totalement contraires aux connaissances scientifiques actuelles.
  • Les rayonnements ionisants sont dangereux, au même titre que le soleil, c’est à dire seulement si l’on ne prend pas ses précautions.
  • L’ionisation des aliments peut présenter un danger, mais pas plus grand que pour n’importe quelle autre méthode de conservation.
  • Le message anxiogène de ce documentaire est tout à fait injustifié.
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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. fbacchella dit :

    « Un électron libre est appelé un ion, le processus s’appelle l’ionisation. » La phrase est inexacte. Un électron libre crée un ion. C’est l’atome restant qui est un ion.

    J'aime

    1. Initiative Rationnelle dit :

      Tout à fait, vous avez raison. J’ai corrigé l’erreur, merci d’avoir pris de le temps de faire ce commentaire.

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